mercredi 8 avril 2009

Un nom pour la Passerelle - Une question d'identité (4/4)

Alain Cassagnau Membre de La Mémoire de Bordeaux

5 - Toponymie de quartier

En 1850, en plein dans l'axe de la future ligne de Bayonne, partant du Cours St-Jean en direction de Bègles, se trouvait un Chemin de St-Vincent déjà bordé de maisons, qui traversait un vignobles de graves vers le sud.
Pourquoi St-Vincent ? Parce qu'exactement à l'emplacement de la rotonde du dépôt des locomotives se trouvait la Chapelle St-Vincent des Graves, ou St-Vincent de Ladors, qui existait au moins depuis 1175. Une cloche d'une quarantaine de kilos fut réalisée en 1487 sur commande de la Confrérie de vignerons attachée à cette chapelle, elle est aujourd'hui en service dans le clocher de l'église de Quinsac. (documentation de la Société Archéologique de Lignan-de-Bordeaux )

Le saint patron des vignerons paraissait tout indiqué pour nommer la gare de Bordeaux, mais le lien de proximité entre le Cours St-Jean et le bâtiment des voyageurs l'a emporté.

Il ne reste plus, en souvenir du chemin de St-Vincent, que son amorce de départ, curieusement
attribuée un autre saint puisqu'il s'agit désormais du Cours St-Vincent-de-Paul.

La seule trace toponymique ayant subsisté est l'arrière de la rotonde du dépôt, lieu toujours nommé La Bombe par les cheminots du dépôt.

L'actuel cours de la Marne s'appelait donc Cours St-Jean au milieu du XIXe s. et il en était toujours ainsi en 1914, année même de la Bataille de la Marne qui lui laissera son nom. Au même moment la Gare du Midi portait aussi le patronyme de St-Jean (plan ci-dessous ).






Sans doute aura-t-on évité le nom de Paludate qui évoque directement les marécages du quartier (palus) et qui fut parfois envisagé dans les projets tel celui de faire poser le raccordement ferroviaire sur le Pont de Pierre, et de disposer la nouvelle gare du Midi sur le quai de Paludate, à la perpendiculaire du tracé actuel.

On sait qu'au VIIe s. les moines bénédictins édifièrent l'Abbaye de St-Croix sur des marécages qu'ils asséchèrent.

De son côté la Garonne ne fut pas en reste puisque dans la seconde moitié du XIXe s. un immense banc de limon s'étendait depuis le Quartier St-Michel jusqu'à Brienne, d'une largeur telle qu'il englobait quatre des piles de la Passerelle côté rive gauche.

Cependant, on aura gardé le nom du quai pour l'ouvrage en béton franchissant le quai, et que les cheminots appelaient Viaduc de Paludate, du nom du quai lui-même.


Enfin, au XXe s., le nom de St-Jean a été donné au pont routier édifié non loin de là en 1965.

Aujourd'hui, la Quartier St-Jean est socialement très virtuel, et n'a plus son âme d'autrefois, à contrario du Quartier St-Michel, par exemple. On peut douter que son image de marque puisse être souhaitable pour un ouvrage d'art important.

Le seul quartier qui justifie encore le nom de St-Jean est la zone comprise à l'est de la gare entre la rue des Terres de Borde et le Quai de Paludate. Il n'a pas de rapport avec l'ancien cours St-Jean, mais plutôt avec la gare qui l'a pris en étau avec le fleuve. Place Belcier se
trouvait une Chapelle St-Jean, qui a malheureusement été détruite par un incendie, et dont la reconstruction se fait attendre.

A l'époque de la construction de la Passerelle, ce quartier n'était pratiquement pas construit ; les quelques rues jouxtant le Quai de Paludate et la Gare se poursuivaient par des chemins traversant un bocage humide, d'où on apercevait les arbres bordant les futurs boulevards. Le lieu n'avait pas encore de nom ; une transmission du nom de St-Jean à la Passerelle ne peut donc pas se justifier historiquement.

Enfin il ne faut pas oublier que le terme de Passerelle a par contre été repris comme repère monumental en plusieurs occasions sur la rive droite, comme par exemple l'Ecole Franck Sanson, 104 Quai de la Souys, qui s'appelait autrefois Ecole de la Passerelle ou, plus connue encore, la Gare de Bordeaux-Passerelle qui se trouvait en contrebas du talus côté sud, et d'où partaient les trains pour La Sauve.

5 : plan de 1914 gravé par Wagner & Debes à Leipzig.
6 : tel celui de faire poser le raccordement ferroviaire sur le Pont de Pierre, et de disposer la nouvelle gare du Midi sur le quai de Paludate, à la perpendiculaire du tracé actuel.

Conclusion

Il est tentant de rebaptiser aujourd'hui cet ouvrage d'art que tous les bordelais appellent La Passerelle. Mais justement, ne serait-ce pas là prendre le contrepied d'un usage populaire et d'une culture locale vieille maintenant de plus de 150 ans, et qui pour cette raison forme un tout culturel avec le pont ?

La situation des ponts bordelais reste assez curieuse : le Pont de pierre n'a toujours pas de nom propre ; la Passerelle court le risque d'être rebaptisée en Pont St-Jean alors que celui-ci existe déjà ; quant au nouveau pont ferroviaire, nul ne semble pressé de le baptiser...

Le nom de Passerelle restera sans aucun doute dans la bouche des bordelais, à la manière de la Place St-Michel que tous les plans de Bordeaux refusent de mentionner, mais dont tous les bordelais connaissent parfaitement l'emplacement !

On aurait tort d'oublier que la culture toponymique est d'abord l'affaire du peuple, qui en est le seul auteur véritable. Vox populi, vox Dei, rappelle avec raison le vieil adage.

1 commentaires:

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